Dans l’univers foisonnant de la gourmandise bordelaise, le cannelé occupe une place à part. Longtemps resté dans l’ombre des grands classiques, ce minuscule gâteau à la robe caramélisée et au cœur moelleux n’a rien d’un héritier dostoïevskien. Son secret tient d’abord à une histoire de restes, de récupération, presque d’économie domestique. Au XVIII siècle déjà, les religieuses du couvent des Annonciades à Bordeaux récupéraient les jaunes d’œufs non utilisés par les vignerons (qui cognaient les blancs pour clarifier le vin) afin de confectionner ces bouchées parfumées au rhum et à la vanille (Bordeaux Tourisme).
Le mot « cannelé », dans sa forme moderne sans accent, n’apparaît qu’en 1985 après la création de la Confrérie du Canelé de Bordeaux, qui standardise la recette et l’orthographe — preuve que ce gâteau fut longtemps un trésor local, jalousement gardé, mais pas un monument patrimonial comme le Saint-Émilion ou l’entrecôte à la bordelaise. Pourtant, en quarante ans à peine, le cannelé a effectué une percée spectaculaire : il n’est plus l’appanage des salons feutrés mais s’est imposé sur les trottoirs, les marchés, et jusque dans la main des passants, prêt à croquer en balade.